Article paru dans ABUS DANGEREUX #136
Le syndrome de Mendelson
Après la sortie il y a deux ans d’un album bouleversant, Pascal Bouaziz déploie l’aventure Mendelson sur scène depuis des mois. En pleine émulation créative, il prépare actuellement un recueil de poèmes et deux nouveaux disques.
C’est étonnant, j’ai toujours pensé que Pascal Bouaziz écrivait comme il parle. Depuis qu’il se sait qu’il parle comme il écrit : avec une étonnante précision, avec sa beauté à lui qui ne ressemble à rien. Aujourd’hui, alors qu’il parle comme il est au sommet – qu’à cela ne tienne on l’aime à cette place-là – en tout cas en grande forme, il annonce que Mendelson travaille à de nombreux projets. Une renaissance heureuse après avoir produit un album terrible, pétrifié par le froid qu’il fait dans le monde.
Mendelson a tout brûlé dans ce dernier disque, il a même fait mourir le héros à la fin. Je constate que les chroniqueurs ont hésité à écrire sur lui, ont suspendu prudemment leur jugement pendant un temps. Ça te fait quoi cette stupeur et ce blanc ?
Pascal Bouaziz : C’est vrai qu’il y a eu bien sûr mais c’est tout de même une sorte de précipité chimique et on n’a jamais une idée claire de ce que va être la gueule de quelque chose à la fin. Donc il a pris cette forme-là, disons, de lui-même, bien sûr avec toute notre énergie et nos encouragements. Malgré tout, je ne pense pas que je savais à l’avance ce qu’il deviendrait. En même temps, d’un coup je me souviens que c’était quand même le projet de départ de faire quelque chose d’assez noir, mais enfin : qu’il est réussi aussi noir, je ne m’y attendais pas. Alors que ça provoque de la stupeur ça ne me dérange pas du tout, que les gens suspendent leur jugement, qu’ils mettent deux ans à l’écouter ça ne me dérange pas non plus. Il n’est pas facile et pas rigolo. Ce n’est pas tous les jours qu’on a envie de l’écouter, je le conçois très bien. Par exemple, l’écouter en famille pour descendre en vacances, ce n’est pas pratique. Enfin il y a plein de moments où ce n’est pas le bon moment.
Quelqu’un a dit que l’album Personne ne le fera pour vous était l’album de la maladie mentale. J’aimerais connaître ton diagnostic pour l’album Mendelson ?
Il y a tellement de maladies mentales. Un homme en bonne santé et un homme qui a toutes les maladies mentales mais à parts égales entre elles. Un peu paranoïaque, un peu schizophrène, un peu psychotique. Donc Personne ne le fera pour vous, oui c’est possible que ce soit l’album de la maladie mentale. Mais pour te dire à quelle maladie correspond quelle maladie mentale, là je ne peux pas te répondre. Il faudrait que celui qui a dit ça, travaille un peu plus, rentre chez nous voir et nous le dise… L’album Mendelson est moins varié en termes de maladie mentale. Il n’en aurait qu’une je dirais. Il est plus long mais plus clair et plus noir, plus centré, métallique. Il est plus entier et part moins dans tous les sens. C’est comme une sorte de porte en fer… fermée, bien sûr (rires) !
Dernièrement tu as terminé une série de concerts à la Maison de la Poésie où tu intercalais lectures de poèmes, de littérature et des morceaux récents ou anciens de Mendelson. C’était une belle et longue résidence que l’établissement t’a offert là. Qu’est-ce que t’a apporté cette expérience ?
Je suis venu voir Olivier Chaudenson (NDLR : le Directeur de la Maison de la Poésie) le projet, mais c’est un très beau cadeau qu’il m’a fait en l’acceptant. Le principe même du dispositif m’a rendu toutes mes chansons depuis le début de Mendelson. J’étais tout seul avec une guitare et très peu d’effets. Ça m’a permis de rechanter très facilement toutes mes chansons autour du fil rouge qui était le poète que je choisissais pour chaque concert. Sur un morceau, je me suis mêlé dans le texte, je me suis arrêté et les gens ont repris les paroles. Ils les connaissaient mieux que moi, et ça c’est la première fois que ça m’arrive. C’était un moment très fort, car c’était sur une chanson du disque (pour moi le mal aimé) Seul Au Sommet. Que les gens connaissent par cœur les chansons de cet album là, ça m’a fait encore plus plaisir.
Parce que finalement ils l’aiment aussi…
Voilà (rires), même s’il est mal aimé, ils l’aiment aussi. Ce projet a aussi réveillé mon désir d’être musicien sur scène.
Ça s’était éteint ?
Oui, le dernier album Mendelson est une sorte de lettre d’extinction. C’est le témoin d’un chemin assez difficile. C’est une longue disparition à moi-même. Aujourd’hui j’ai de nouveau envie de chanter, faire des concerts et être plus vivant.
C’est une très bonne nouvelle ! Cet hiver d’autres concerts ont eu lieu un peu partout en France. Le programme du festival des bibliothécaires de Seine Saint Denis annonce votre prochain projet : un livre-disque de Haïkus-chansons. Pouvez-vous en parler ?
Pour la première fois de ma vie, il y a un projet de livre de poésies qui serait un ensemble de Haïkus. Car à la fin de l’album Mendelson, quand on a fait un morceau de 54 minutes avec des paroles sans interruption, on se dit « bon ben c’est bien, ça c’est fait, on va essayer de passer à autre chose. » Je me suis donc donné pour défi d’écrire les textes les plus courts possibles. J’ai découvert les haïkus avec fascination. Ça faisait longtemps que j’étais passionné par la littérature japonaise mais là ça été l’occasion de m’y plonger véritablement. Des poèmes sont arrivés relativement vite et je me suis dit que j’allais faire un premier album solo en parallèle à partir des mêmes bases, mais pas tout à fait les mêmes. Donc ce sera une sorte de livre de poésies qui aura son écho en disque. Par ailleurs il y a un album de reprises de chansons politiques qu’on prépare avec Mendelson et enfin un side-project qui sortira en septembre chez là D’ailleurs sur lequel Jean-Michel Pires / Mimo The Maker fait toutes les musiques et moi tous les textes. Et enfin cette année, je touche du bois, mais il y a un espoir que les deux premiers albums de Mendelson soient réédités chez ici D’ailleurs en licence de Lithium.
■ Céline Riotte
Mendelson triple album (ici d’Ailleurs)
FACE 136 – JUILLET 2015 – ABUS DANGEREUX – 19

