Politis : Mendelson, la poésie du désastre intime

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Poésie du désastre intime

Nouveau chapitre en 3 CD pour Mendelson, qui radicalise sa démarche singulière et repousse les limites.

De l’importance d’être constant. Ce n’est sans doute pas en référence à Oscar Wilde, mais la constance est bien l’une des nombreuses qualités de Mendelson depuis ses débuts, il y a quinze ans. Surtout, comme toutes les œuvres qui puisent et agissent en profondeur, celle de ce groupe français unique creuse son sillon disque après disque, y revenant sans cesse et n’ayant de cesse d’en retravailler la forme.

« Il n’y a pas d’autre histoire à raconter / que celle d’être né », est-il dit dans Il n’y a pas d’autre rêve. C’est donc de cette histoire, et d’un certain nombre de ses conséquences, que raconte Mendelson, cherchant toujours la manière la plus juste, la plus honnête et la plus sincère de le faire. La plus imaginative aussi. Mendelson navigue à mille lieues du confort tiède des airs connus, au cœur des ténèbres des âmes meurtries.

Mendelson est un groupe exigeant, et sa musique l’est aussi. Exigeante dans sa conception, dans cette écriture minutieusement ciselée, et dans l’attention soutenue qu’elle demande de la part de l’auditeur, souvent sur des temps très longs. Ce qui la classe à part dans cette époque où l’on écoute de la musique en permanence sans toujours y prêter attention. Il faut ajouter ce que peuvent avoir de dérangeant les échos que trouvent en chacun de nous ces fragments nus de condition humaine qui constituent les portraits des personnages évoqués dans la plupart des compositions.

La récompense, à l’écoute de ce que l’on ne sait plus s’il faut encore appeler des chansons, est une expérience singulière.

Avec ce nouveau chapitre particulièrement fourni, le groupe de Pascal Bouaziz va encore plus loin dans sa revendication de liberté des formes, dans sa volonté de refuser toute autre limite que celle qui dessine chaque morceau. Les Heures, avec ses cinquante-quatre minutes d’un voyage immobile dans l’impasse d’un désespoir narcissique, en est l’exemple le plus extrême.

Certaines chansons portent un propos politique, parlent du monde des persécutés, de nos sociétés qui ne laissent le choix qu’entre la soumission et l’effacement — sinon le silence, peut-être en s’excusant. Mais le plus souvent, ce sont des histoires de « vies en ruine », mal vécues, de faillites amoureuses, d’êtres brisés, vaincus, qui ont abandonné « l’idée que revient un jour l’idée d’avoir un destin », tel le personnage de Ville nouvelle. Des êtres étrangers à eux-mêmes, partagés entre le dégoût et l’incompréhension : « J’aurai perdu ma vie à comprendre à quel point je lui étais étranger. »

C’est une poésie du désastre intime qui, en refusant tout pathos, tout lyrisme ou toute grandiloquence, en devient plus terrible encore. La musique qui l’accompagne doit elle aussi ne pas être ordinaire. Elle mêle instruments électroniques et électriques, un piano parfois, sinistre comme un glas, une batterie rude mais rare. Une musique orageuse, ténébreuse, grave et d’un noir profond.

Les sons surgissent, flottent, disparaissent comme des fragments d’orages qui jouent un jeu cruel avec le silence et le vide. Ce vide dans lequel ils se reflètent et se perdent, mais qu’ils ne renoncent pas à combler. Parfois, ce ne sont que stridences, comme si la musique criait ce que ne crient pas les mots. Ailleurs, les mots se sont tus et la musique s’est faite.

Ces musiques sont comme des ex‑voto. Elles accompagnent des textes qui tentent de garder la même force à la lecture et à l’écoute. C’est l’œuvre d’un groupe qui, malgré l’injustice d’un succès mérité qui se fait attendre, ne désarme pas.

Jacques Vincent