Mendelson dans Les inrockuptibles N° 627 / 4 décembre 2007

On connaît la chanson
Par Richard Robert

D’un autre temps
Révélé il y a dix ans par la regrettée label Lithium, Mendelson fait aujourd’hui partie de ces groupes français trop insaisissables pour être désirés par l’industrie du disque, et trop soucieux de leur indépendance pour vouloir la séduire à n’importe quel prix. Prenant acte de ce manque mutuel d’intérêt, la formation de Pascal Bouaziz a mis son quatrième album en vente sur son propre site internet. C’est là qu’il y a plus de deux mois, alors, en parler si tardivement dans ces colonnes ? C’est simple : Personne ne le fera pour nous est de ces disques qui exigent une autre rythme d’écoute, appelant un autre regard, réinscrivant la pensée critique dans la durée.

Mendelson s’est replié sur le net comme on prend le maquis. Et sa musique, de fait, est de celles qui ont fait le choix de la résistance. Résistance à tout ce qui va trop vite, à tout ce qui se réclame de l’urgence. Comme le besoin compulsif de coller des étiquettes à l’emporte-pièce — inutile d’essayer de ranger ce groupe dans les cases de la chanson, du rock ou des musiques recherchées, il n’y entrera pas. Comme la fausse nécessité de juger une œuvre à l’aune de tout ce qui s’autoproclame ici ou là comme la nouveauté. Comme l’impatience naturelle du chroniqueur qui, d’un rapide coup d’oreille, voudrait réduire tout ce qu’il entend en pâture immédiate digeste, consommable.

Là, on n’a pas honte de l’écrire : il nous aura fallu de longues semaines pour mesurer vraiment l’envergure de cet édifice imposant par ses proportions (deux CD, seize titres et 90 minutes de musique), aux contours changeants, aux formes mouvantes, aux déroulés parfois perturbants. Pour apprécier l’exceptionnelle cohésion d’un collectif qui, comme peu d’autres par ici, cultive l’art de l’écoute avec une intelligence de tous les instants. Pour se convaincre que l’hyperréalisme poétique des textes de Bouaziz en dit mille fois plus sur ce monde que n’importe quelle velléité autobiographique complaisamment jetée à la face du public — écoutez donc les onze minutes à couper le souffle de 1983 (Barbara), pendant lesquelles Mendelson parvient à restituer la matière intime, vibrante et à priori impalpable du souvenir. Des semaines, donc, pour comprendre que la musique de ce groupe était d’un autre temps : hors de ce présent autarcique et rétréci, qui reconduit sans cesse son propre étau en imposant une cadence infernale de faits divers, qu’il faut, sous peine de se voir écrasant sous chacun de ses auditeurs, la liberté de jouir à son rythme d’une beauté non conforme aux canons de son époque.

Les Inrockuptibles numéro 627 / 4 décembre 2007

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