Sciences Politiques : Mendelson plonge dans le réel sans complaisance
Mendelson — Sciences Politiques — IDA129 — Ici, d’ailleurs (2017) — Artwork : François Wirz
Sixième album de Mendelson, Sciences Politiques paraît le 31 mars 2017 chez Ici, d’ailleurs (IDA129), en CD, LP et format digital. Douze titres, un enregistrement live en studio à Canal 93 à Bobigny, et une lucidité sans fard sur l’époque qui dérange autant qu’elle émeut.
Les titres des chansons en disent déjà beaucoup : Le Soulèvement, La Panique, La Décence. Et les bribes de couplets retenues lors d’une première écoute confirment ce que l’on pouvait déjà pressentir. Oui, nous sommes en plein dans l’époque ; c’est bien l’effarant « Aujourd’hui » aux portes de sorties solidement murées qui est décrit sans complaisance dans le nouveau et sixième enregistrement de Mendelson.
On y écoute Pascal Bouaziz, porte-voix sensible, asséner « les supermarchés sont les nouvelles cathédrales » (Le Capitalisme), raconter qu’il y a « la guerre dans le monde entier » (La Guerre), et que « la croissance touche le fond » (La Panique). L’album s’appelle Sciences Politiques ; il parle aussi des « frontistes moisis gras », de « dépenses somptuaires aux dépens des classes populaires », de « deux amoureux qui se shootent dans un parking », de réfugiés, de CRS, de camps, de vétérans de guerres récentes, d’« usines militaires »…
Un enregistrement « live en studio » d’une urgence honnête
Les musiques jouées par le groupe ne trahissent rien : elles sont, elles aussi, conscientes de la lourdeur et de la noirceur du temps. Elles sont heurtées, prenantes, délivrées avec l’honnêteté et l’urgence de l’enregistrement « live en studio » réalisé à Canal 93, à Bobigny en Seine-Saint-Denis.
Sciences Politiques — titre emprunté au narquois Randy Newman — est un plongeon dans le réel comme il devrait y en avoir beaucoup d’autres, mais la plupart des chanteurs dits actuels, perdus dans leurs « ritournelles », préfèrent regarder ailleurs, évoquer des choses plus distrayantes ou se complaire dans leurs petits malheurs domestiques.
C’est un disque de « chansons politiques » comme le définit Bouaziz — « ce qui n’a rien à voir avec l’idée de chanson engagée, trop bête, trop limitée, trop restrictive dans la durée », rappelle-t-il — un album qui appuie sur les points douloureux, qui émeut mais n’aplatit pas, un album qui élève. Un album d’actualité totale, dans notre France de ce printemps d’élections de 2017.
Des protest-songs d’ailleurs réactivés avec rigueur
Mendelson — © Fanchon Bilbille
Son contenu vient d’ailleurs, de très loin bien souvent, d’autres décennies, d’autres contextes, d’autres personnes. Le Soulèvement, par exemple, est l’adaptation de The Ghost of Tom Joad de Bruce Springsteen — non pas une traduction naïve ou scolaire, mais toujours réalisée avec le plus grand des respects. Une chanson qui regardait déjà l’immigration mexicaine des années 90, que Bouaziz rebranche ici sur les camps de Roms et de réfugiés dans l’Europe contemporaine.
La Nausée, c’est Youth Against Fascism des Sonic Youth puissamment réactualisé avec une minutieuse fidélité à l’intention sinon au texte d’origine. La Décence, c’est What Are Their Names de David Crosby. Il y a ainsi une douzaine de chansons signées au départ par The Stooges, Leonard Cohen, The Jam, The Pop Group, Lou Reed, Robert Wyatt et d’autres, toutes mises à jour en lucide Version Française par Mendelson.
L’envie de faire un album de « reprises » — puisqu’il faut bien donner une étiquette — n’est pas nouvelle pour Pascal Bouaziz, insatiable passionné de textes et de musiques ayant du sens. Les chansons écrites par d’autres qui le touchent le plus « sont celles qui font ressortir un contexte social ou politique et qui vous bouleversent parce qu’à un moment donné elles s’arrêtent sur un petit détail qui fait mouche, sur une description très précise qui résume tout… »
Contexte social, sciences politiques et protest-songs
Un contexte social qui a d’ailleurs toujours été omniprésent chez Mendelson, de façon évidente sur Quelque part (2000) ou plus récemment sur ce 5e album (2013) qui racontait l’« Échelle Sociale », les « Villes Nouvelles » et « la Force Quotidienne du Mal ». Mais bien présent aussi dans chaque album du groupe : ces descriptions de paysages urbains laissés à l’abandon, ces histoires de personnages écrasés par des situations impossibles à combattre, ces musiques en colère.
Sur Sciences Politiques, l’aspect social et politique est plus affirmé encore, puisque les chansons qui y figurent sont toutes à leur manière des protest-songs. Certaines ont été composées il y a trente ou quarante ans, d’autres sont plus récentes, mais elles décrivent toutes avec exactitude et de manière éclatante l’effrayante pesanteur du monde de 2017.
De la première ligne — « j’ai vu des gens crever, des meurtres dans des ruines » — à la dernière — « un peu de décence pourrait faire du bien » —, Mendelson nous offre avec Sciences Politiques un album en prise directe avec le siècle : un album chronique de notre mal du siècle, un album symptôme de notre mal avec le siècle, « un album du siècle ».
